Monde jeudi 2 mai 2002
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LE MONDE | 02.05.02 | 09h43

MIS A JOUR LE 02.05.02 | 09h46
Le divorce des parents pénalise la scolarité des enfants
Décrochage plus fréquent, moindre réussite au bac, cursus raccourci... Une enquête, publiée jeudi 2 mai par l'Institut national des études démographiques, mesure pour la première fois l'ampleur de l'écart de réussite entre les jeunes dont les parents sont séparés et les autres.

Elle risque fort d'inquiéter les parents, et d'agiter les sociologues. Intitulée "Séparation et divorce : quelles conséquences sur la réussite scolaire des enfants ?", l'étude que publie, jeudi 2 mai, l'Institut national d'études démographiques (INED) fait clairement le constat d'" une réussite scolaire moindre en cas de séparation des parents".

Et quantifie, pour la première fois, cet écart de réussite entre les enfants de parents séparés et ceux dont les parents sont restés unis.

L'auteur de l'étude, Paul Archambault, sociodémographe, qui vient de soutenir une thèse sur le devenir des enfants de familles dissociées, souligne d'emblée un paradoxe : " La situation d'enfant de divorcés s'est banalisée et est sans doute mieux acceptée socialement, ce qui pourrait donner à penser que les effets du divorce se seraient atténués et ne perturberaient plus de la même façon les scolarités." Mais, constate-t-il, "la réalité est tout autre".

Quatre couples sur dix divorcent. A Paris, c'est un mariage sur deux qui se termine par une rupture. " La proportion d'enfants vivant une transition familiale ne cesse d'augmenter", lit-on dans l'enquête. Un mineur sur quatre voit ses parents se séparer. A leur majorité, 76 % des enfants nés entre 1974 et 1978 avaient des parents vivant encore ensemble (contre 85 % des enfants nés entre 1959 et 1962). Alors que le divorce se banalise et que les recompositions familiales, tout comme la monoparentalité, sont mieux acceptées, " les écarts de réussite se sont maintenus entre les enfants qui ont connu la désunion des parents avant leur majorité et ceux qui en ont été préservés".

Quel que soit le milieu social et culturel d'origine, "la séparation des parents avant la majorité de l'enfant réduit la durée de ses études de six mois à plus d'un an en moyenne". Contrairement aux idées reçues, toutes les catégories sociales sont concernées. En milieu populaire, le divorce ou la séparation des parents réduit la chance des enfants d'accéder à un premier diplôme et d'obtenir le baccalauréat. Dans les milieux favorisés, ce sont les études supérieures qui en pâtissent. Paul Archambault n'a pas statistiquement constaté d'effet immédiat des séparations parentales - comme le redoublement l'année du divorce - mais plutôt un impact sur le long terme, sur le cursus de l'élève : sortie du système scolaire sans diplôme, obtention du baccalauréat, de diplômes de l'enseignement supérieur, durée totale des études...

"ÉCARTS DE RÉUSSITE"

Dans les milieux favorisés, écrit-il, " l'avantage scolaire lié à une enfance passée dans une famille favorisée du point de vue culturel et social semble fortement amoindri en cas de désunion familiale". Habituellement, lorsque le père est cadre (ou exerce une profession intermédiaire) et la mère diplômée du supérieur, les enfants n'échouent que très rarement au baccalauréat. Mais ce taux d'échec double en cas de séparation, passant de 7 % à 15 %. Surtout, l'INED relève un énorme décrochage d'après-bac lorsque le couple parental est désuni : les chances d'obtention d'un diplôme du second cycle universitaire chutent de 45 % à 25 %. Quant à l'âge moyen à la fin des études, il diminue de deux années, passant de 23 à 21 ans.

Chez les enfants d'employés, le taux d'obtention du bac ou d'un diplôme d'études supérieures baisse de 23 points en cas de désunion : 30 % contre 53 %. Le niveau de fin d'études est également bien plus faible : avec une mère diplômée, la proportion de jeunes n'ayant obtenu aucun diplôme est de 22 % en cas de séparation des parents, de 11 % quand ils sont demeurés ensemble. "La séparation des parents est associée à une diminution de la réussite scolaire des enfants d'employés qui ramène leur parcours scolaire au niveau de celui des enfants d'ouvriers", résume M. Archambault.

Les enfants d'ouvriers, lorsque leur mère n'est pas diplômée et vit séparée de leur père, ont une chance sur deux de quitter le système scolaire sans aucun diplôme contre un peu plus d'une sur trois (37 %) lorsque leurs parents vivent ensemble. Déjà extrêmement faibles (de l'ordre de 3 %), les chances pour ces enfants d'accéder au second cycle universitaire sont " quasiment réduites à néant en cas de dissociation familiale".

L'auteur de l'étude s'avoue lui-même surpris de l'ampleur des "écarts de réussite" entre les enfants qui ont connu la désunion de leurs parents avant leur majorité et les autres : "Je ne m'attendais pas à ce que l'effet de la séparation puisse contrebalancer certains effets très lourds produits par l'origine socioculturelle des enfants." Pour lui, il s'agit là d'une "inéquité devant l'école" dont l'Etat devrait davantage tenir compte dans ses modes d'attribution des différentes aides et bourses.

Au-delà des constats, l'analyse des mécanismes par lesquels la rupture familiale vient diminuer la réussite scolaire n'est qu'à peine esquissée dans l'étude de Paul Archambault, qui, pour son travail, a réexploité les résultats de trois enquêtes de l'INED et de l'Insee concernant les jeunes. Celles-ci manquaient toutefois de certaines données qualitatives essentielles : l'ambiance familiale était-elle conflictuelle ou non au moment de la séparation ? L'enfant a-t-il maintenu des liens avec ses deux parents après la rupture ?, etc.

Le sociodémographe avance néanmoins quelques pistes : " Faut-il incriminer le moindre contrôle scolaire exercé par les parents en cas de séparation ? La persistance des conflits familiaux après la séparation et la remise en couple éventuelle ?" Une recomposition familiale génère des conflits additionnels entre générations, selon le sociodémographe : or les enfants de parents séparés éprouvent des difficultés psychologiques lorsque, au-delà du conflit parental, surgit un conflit intergénérationnel.

Pourtant, M. Archambault souligne également que les incidences du divorce sur la scolarité sont moins importantes en cas de recomposition familiale. Dans ce cas, "une recomposition économique s'effectue, qui assure une scolarité de base jusqu'au bac, tandis qu'une part des enfants en famille monoparentale ont vraiment des problèmes financiers pour aller jusqu'au niveau du bac".

BAISSE DU NIVEAU DE VIE

Faut-il donc, pour expliquer le "handicap" scolaire des enfants du divorce, invoquer " des ressources économiques amoindries dans les familles dissociées ?" Nombre d'études ont souligné, récemment, la baisse du niveau de vie d'une partie des mères élevant seules leurs enfants. " Ce qui est sûr, poursuit M. Archambault, c'est que les jeunes qui ont connu la séparation de leurs parents quittent plus précocement le foyer familial, avec un an à deux ans d'avance en moyenne." Ce qui ne peut qu'influer sur le raccourcissement de la scolarité.

Aux Etats-Unis, où la question du devenir scolaire des enfants du divorce est étudiée depuis une vingtaine d'années, les chercheurs continuent de se diviser sur les raisons du décalage constaté. Faut-il y voir un effet causal ou un effet de sélection ? La séparation est-elle la cause directe des difficultés scolaires de l'enfant ou ne fait-elle que révéler un environnement, un mode de relations à l'intérieur de la famille peu propices à la réussite scolaire des enfants ? Paul Archambault parierait volontiers sur un panachage des deux.

Pascale Krémer

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 03.05.02