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Rebonds

Questions de famille. Inventé par la bourgeoisie, le divorce, outil juridique d'exclusion sociale, pénalise les plus démunis.
Du divorce à l'exclusion

Par Jean-Marc GHITTI
lundi 16 août 2004

Jean-Marc Ghitti professeur agrégé de philosophie.



au moment où le gouvernement prépare un projet de loi visant à réformer le divorce, un consensus se dessine sur la question. L'état de la vie politique française est si dégradé, dans ce contexte de triomphe du libéralisme, que les questions qui touchent les gens au plus près, qui portent sur leur vie intime et affective, semblent être dénuées de tout enjeu politique. Il n'y aurait qu'à parer au plus pressé, qu'à venir en aide aux familles qui se déchirent sans interroger, par une analyse politique sérieuse, ni les causes de ce phénomène, ni les remèdes que propose le droit bourgeois en société libérale. Le désir d'apaiser, le sens de la sollicitude remplaceraient une véritable réflexion sur le fonctionnement des mécanismes socio-judiciaires à l'oeuvre dans le fait massif du divorce. Or une analyse sociologique rapide suffit à montrer que les dissensions familiales et l'affaiblissement des solidarités entre proches sont bien plus dramatiques dans les franges les plus modestes de la population.

C'est une banalité sociologique que de voir dans l'imitation et l'intégration d'un modèle qu'on n'a pas soi-même produit le signe d'un état de domination. On sait combien le mariage et son évolution vers le taux de divortialité que l'on connaît est un modèle de vie inventé par la bourgeoisie et «exporté» par elle, en une sorte de violence symbolique, vers les classes inférieures. Cependant, le divorce a des conséquences plus graves pour ceux qui prennent, illusoirement, la possibilité de divorcer pour une forme d'accès à la bourgeoisie et à son mode de vie.

D'abord, le coût psychologique en est bien plus élevé. Le couple ouvrier est plus fusionnel que le couple bourgeois. La psychologie des classes est en partie le résultat des modes de vie et des situations objectives. Lorsque la précarité est fortement ressentie par les individus, ils ont tendance à s'unir de manière plus intime, et chacun cherchera dans l'autre son soutien. On voit souvent que l'aptitude à supporter une rupture sans en être détruit est plus faible dans les classes populaires que dans la moyenne bourgeoisie.

Mais c'est aussi le coût financier du divorce qui est difficile à supporter dans les familles modestes. Ce qui a deux conséquences importantes. La première est que ces époux, réduits à l'aide juridictionnelle, auront accès à une procédure au rabais qui ouvre la porte à des frustrations et à des iniquités encore plus grandes qu'une procédure normale qui, déjà, n'en est pas exempte. Quand on songe, par exemple, au nombre de procédures qu'il faut à un père, lorsque la mère conteste un droit de visite, pour réussir tant bien que mal à en obtenir le respect, on comprendra que le père ouvrier est plus fragilisé qu'un autre, et plus lié à l'injustice. La faiblesse traditionnelle du père ouvrier, souvent observée au XIXe siècle (elle était due à la mobilité exigée par le travail ou à l'illégitimité de nombreux couples prolétaires), est reconduite par de nouveaux mécanismes, ceux du divorce.

Le coût financier du divorce a également des répercussions sur le niveau de vie des familles ouvrières décomposées. Il est plus difficile, lorsque les revenus sont précaires ou faibles, de donner aux enfants deux véritables logements. Lorsqu'un père est évincé du domicile familial, il n'a pas toujours la possibilité, astreint à une pension alimentaire plus ou moins lourde, de retrouver un logement assez grand pour recevoir ses enfants. Pour peu qu'il dérive vers des formes sévères de marginalité, la mère et les enfants verront diminuer considérablement leurs ressources déjà faibles. Le divorce, célébré si fort par le féminisme bourgeois et rendu si facile par le système juridico-judiciaire de la classe dominante, est souvent une catastrophe pour les enfants des classes les plus basses. Jamais les aides sociales ne peuvent réparer, à elles seules, les situations de précarité qui se trouvent de la sorte juridiquement ouvertes et instituées.

Surtout, le divorce est un outil juridique d'exclusion sociale, dont les plus pauvres sont encore plus victimes. Le système judiciaire du divorce fonctionne sur la nécessité d'évincer un des parents, le père le plus souvent. Au-delà des principes affichés et des lois écrites, cette mécanique est constamment effective et produit des effets en cascade. D'abord, elle casse un grand nombre d'hommes. Exclus de leur propre famille, ils peuvent de moins en moins tenir leur emploi, tombent parfois dans le chômage, dans l'alcoolisme, souvent dans la maladie. Et l'effet destructeur du divorce ne porte pas seulement sur les pères: les mères ne sortent pas libérées du mariage, mais souvent appauvries, déprimées, débordées par une monoparentalité qu'elles ont pourtant souhaitée.

Enfin, il n'est pas besoin d'insister sur la corrélation entre le divorce et les déséquilibres psychiques pour les enfants et les adolescents. On a certes souvent essayé de construire, pour des raisons idéologiques, la thèse d'un divorce qui n'accroîtrait pas les difficultés psychologiques, qui les corrigeraient même, celles-ci étant référées à une mésentente familiale antérieure au divorce. Cette thèse, qui peut être juste dans un nombre limité de cas, n'a guère de consistance si on la globalise : elle relève de la malhonnêteté intellectuelle et trouve dans la culpabilité ce qui la nourrit le mieux.

En réalité, si l'on considère non des statistiques mais les cas qui se présentent fréquemment dans diverses associations, le divorce est à la fois psychogène et criminogène. Outre le malaise profond et les difficultés psychologiques qu'il impose à tous, il est vraisemblablement à l'origine, encore plus que le deuil, de maladies somatiques par le stress qu'il produit. On sait que de nombreuses personnes tombent malades (infarctus, cancer...) après quelques années de procédure.

Mieux l'on connaîtra l'étiologie psychosomatique des maladies, mieux l'on verra la relation entre la maladie et les situations de domination et de frustration que le système judiciaire joue à mettre en place. Quant à la criminalité, elle est celle des pères qui, sachant d'autant moins exprimer leur malaise que leur bagage culturel est plus faible, tombent dans la violence. Mais elle est aussi celle de ces mères qui, rongées par la culpabilité et les difficultés du quotidien, viennent à s'en prendre à leurs propres enfants, pour peu qu'ils réclament un père dont elles ne veulent plus entendre parler. La non-représentation d'enfant est d'ailleurs un délit spécifiquement féminin, si fréquent qu'on a renoncé à le punir.

La criminalité liée au divorce apparaît aussi plus tard, lorsqu'un adolescent perturbé par l'absence d'un père, dont il perçoit confusément qu'on l'a privé, sent naître en lui un désir de vengeance contre la société et contre lui-même. Il peut alors entrer dans des conduites suicidaires, délictueuses ou toxicomaniaques. Que les adolescents des milieux modestes soient plus touchés que les autres par cette marginalisation ne signifie pas que la pauvreté en est l'origine, mais qu'elle accroît le pouvoir de nuisance du règlement judiciaire des conflits familiaux.

On peut rêver de supprimer la pauvreté mais, en attendant que cette vue de l'esprit se réalise, on peut toujours se consacrer, de manière plus réaliste, à lutter contre les phénomènes sociaux qui rendent la pauvreté plus dure. Il est donc curieux de voir le consensus établi désormais chez nous sur les grandes questions de moeurs. Le fait social s'impose et la divergence des réactions et des analyses semble s'affaiblir toujours davantage. Le droit libéral aurait-il séduit les esprits jusqu'à faire oublier qu'il reste le droit d'une classe ? Avec le problème des comportements familiaux, ce que Merleau-Ponty appelait «la mystification libérale» culmine. On feint de tenir pour une conquête libératrice ce qui n'est qu'un mécanisme de domination qui consiste à étendre à toute la société le modèle de moeurs propre à la bourgeoisie. Ce modèle, en tant qu'il promeut l'individualisme et affaiblit les liens communautaires, est au coeur de la société libérale. Si, en son temps, Merleau-Ponty insistait sur la nécessité «de rappeler les marxistes à leur inspiration humaniste et de rappeler aux démocraties leur hypocrisie fondamentale», on pourrait espérer qu'aujourd'hui, sur un thème qui touche à la souffrance intime des hommes, le deuxième rappel, devenu notre première urgence, puisse recevoir l'appui de ceux qui se sont, espérons-le, ressourcés en l'inspiration humaniste.

Dernier ouvrage paru : la Séparation des familles, Le Cerf.

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