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Rebonds

QUESTIONS DE FAMILLE Le père est censé interrompre le tête-à-tête fusionnel entre le nouveau-né et la mère et ainsi provoquer un vide de plaisir. Or il disparaît trop souvent, laissant l'enfant en «manque de manque».
Maintenir la fonction paternelle, même artificiellement

Par Aldo NAOURI
mardi 03 août 2004

Par Aldo Naouri pédiatre retraité.



Parentalités, mariage homosexuel, adoption, divorce : c'est la famille qui se cherche, des liens familiaux qui se recherchent. Durant l'été, le débat se poursuit tous les jours dans les pages Rebonds.

j'apprécie que, pour soutenir ce qu'il compte avancer, Serge Hefez fasse appel à sa clinique (Libération d'hier) : voilà plus de vingt ans que je procède moi-même ainsi. Plus que de pouvoir convaincre, ce recours nous impose le respect du matériel qui nous sollicite, en nous contraignant à en affiner la perception et l'analyse. Que nous ne parvenions cependant pas, lui et moi, à des conclusions identiques n'a rien d'étonnant. Nos champs d'activité ne sont pas superposables, lui se préoccupe de soigner alors que moi, je m'essaie à la prévention - ce qui nous conduit à user de référentiels susceptibles, parfois, de s'exclure l'un l'autre.

Car, quand il analyse la «crise» de la famille en la mettant sur le compte de nouveaux idéaux de bonheur, en relevant l'existence de liens fusionnels tels que «les processus de séparation, au lieu de se trouver facilités, prennent une dimension tragique», il va dans le même sens et encore plus loin que moi. A cette différence près que, relevant pour ma part la disparition du tiers symbolique auquel a depuis toujours été dévolue la fonction séparatrice, je n'ai pas cessé de m'interroger sur les raisons et les effets de cette disparition. Pour en arriver à évoquer la collusion d'une société que je qualifie de «maternante» - parce que sa logique, destinée à promouvoir la consommation, encourage sans nuance l'expression des besoins de chacun - et de la propension maternelle qui consiste à tisser, autour de l'enfant, ce que j'ai désigné comme un «utérus virtuel extensible à l'infini». Si bien que les cas cliniques exposés me sollicitent sur un mode autre.

Ainsi ne me paraît-il pas indifférent, dans le premier, que nous trouvions aussi présente la grand-mère de Lucas. Peut-on à ce point négliger sa place et son rôle, alors que la garde occasionnelle des deux garçons lui permet de demeurer proche de sa fille ? Quelles ont été les relations de cette fille avec elle, les siennes propres avec son partenaire, voire avec ses propres parents ? Cela est-il, peu ou prou, intervenu dans le divorce d'Anne ? Qu'en est-il des histoires et des divorces des autres protagonistes ? Ces situations ne peuvent-elles pas être appréhendées comme le résultat de processus qui, de génération en génération, ont entériné des modifications minimes mais importantes du fragile équilibre des relations interparentales en finissant par dessiner leurs contours actuels ?

Doit-on encore mettre sur le compte du seul hasard, dans le deuxième cas, que le symptôme émane de Louis, le garçon de sa mère et de «maman Cathy», et non pas de Sarah, et qu'il ne s'exprime qu'en dehors du cercle familial ? Ou que celui de Julien, dans le troisième cas, s'exprime par une addiction sur fond de dépression maternelle ? Qu'est-ce qui, dans les histoires respectives des trois mères de ces enfants, les a conduites à n'avoir pas d'autre choix de mode de vie et de procréation que celui auquel elles se sont trouvées contraintes ?

L'anorexie mentale de Diane, dans le quatrième cas, permet à Serge Hefez de signaler que les troubles qu'il est appelé à traiter ne ménagent pas même les familles désormais dites «traditionnelles», avec en fond de décor l'évocation de la «famille Ricoré», avec laquelle tout serait dit ! Il n'en demeure pas moins - est-ce encore un hasard ou bien un acte manqué ? - que les familles ayant opté pour d'autres modèles relationnels sont représentées dans son échantillon par trois cas pour un seul des premières, alors que leur nombre actuel se situe dans une proportion inverse.

Ces questions sont-elles impertinentes ? Que je focalise ainsi sur l'histoire des individus ne remet pas plus en cause la logique de la thérapie familiale - dont il m'est arrivé de poser fréquemment l'indication au cours de ma carrière - qu'il ne milite pour un quelconque retour en arrière. Je n'ai pas d'autre visée que celle de tenter de comprendre comment les situations habituelles ont évolué, au point de radicaliser le malentendu qui menace depuis toujours un projet supposé commun à deux parents et dont l'enfant fait, tôt ou tard, les frais. Pendant quarante ans, j'ai vu arriver chez moi des couples formés sur fond de leur libre choix et ayant fait volontairement l'enfant qu'ils me conduisaient. Or, au fil des années, j'ai eu à constater la plus grande fréquence des dissensions autour de cet enfant. Avec, pour conséquence régulière, la dispersion du trio vite séparé en deux parties forcément inégales : un solide duo mère-enfant d'une part, un père seul d'autre part. Le tout n'ayant pas réussi à demeurer à l'écart des effets de l'évolution sociétale et des mots d'ordre qui en sourdent et qui ont conféré au malentendu un effet irrépressible de contagion. J'ai également assisté à l'évolution des tableaux de la pathologie de l'enfant hissé au sommet de la pyramide familiale : ses atteintes organiques ont laissé place, avec une fréquence accrue, à des troubles de la maturation et du comportement directement issus de ces facteurs que Serge Hefez résume en parlant de «dérive fusionnelle».

J'ai donc passé vingt ans à réfléchir à ces questions et à tenter d'y apporter un semblant de réponse. J'ai d'abord pensé pouvoir convaincre en publiant, preuves cliniques à l'appui, que toutes les fois que l'équilibre interparental était rétabli en restituant sa place au père, on obtenait une restauration brillante et rapide aussi bien de la santé physique de l'enfant que de son équilibre psychoaffectif. J'ai ensuite entrepris d'étudier en détail les facteurs justifiant la résistance aux évidences que je soutenais, pour finir par convenir, au fil de mes écrits, que l'évolution de nos sociétés occidentales avait atteint un point de non-retour dont il fallait désormais tenir compte.

J'ai peut-être tort, pour ma part, de considérer que les aspirations, même les plus nobles et les plus respectables en apparence, ne sont jamais l'effet d'un quelconque hasard mais procèdent d'un déterminisme qu'il faut tenter de cerner, même si on le sait par avance multifactoriel et exiger une dépense d'énergie exténuante. Il est vrai que ce n'est pas une mince affaire de défendre une telle option dans un environnement sociétal qui encense la liberté individuelle comme un don miraculeux permettant à chacun de se croire le seul auteur de ses choix, alors que cette liberté constitue ce que Lacan nomme «l'illusion de l'autonomie du moi». Est-ce également et encore un effet du hasard si, en mai 1998, rendant son rapport sur la violence des populations des jeunes de banlieue que lui avait commandé Lionel Jospin, le juge Bruel en est arrivé à mettre cette violence en relation avec la carence du père dans les familles de ces jeunes ?

Prenant acte de cet état de fait, je me suis employé, dans mon perpétuel souci de prévention, à en tirer les conséquences dans mon dernier ouvrage. Ainsi ai-je commencé par me pencher sur la large palette de configurations familiales auxquelles nous avons désormais affaire et sur lesquelles je n'ai pas émis le moindre jugement. A la différence de Serge Hefez qui vise à retrouver avec la famille les possibilités d'une compétence perdue, je n'ai même jamais remis en question la compétence de qui que ce soit, allant jusqu'à écrire que nul n'était coupable et qu'il n'y avait que des victimes. J'ai clairement dit qu'il n'était pas question de revenir de quelque façon que ce soit en arrière, ni de promouvoir un quelconque modèle de configuration familiale par rapport aux autres. Relevant l'importance de la mutation récente des rapports des hommes et des femmes, j'en suis seulement venu à prédire que ces rapports prendraient sans doute encore quelques générations pour retrouver un équilibre dont je suis incapable d'imaginer la nature. A propos des enfants qui en sont arrivés à exiger tout, tout de suite, je me suis demandé s'ils n'étaient pas devenus carencés en un ingrédient depuis toujours nécessaire à l'être. La question m'a conduit à remonter au début de l'histoire de notre espèce et à examiner l'évolution de cette dernière. Pour me rendre compte que cette espèce, qui a toujours procédé par un système d'essais-erreurs, a fini par se faire à elle-même, à l'aube des cultures, le don d'une instance qui lui est spécifique, celle du père fonctionnel - à côté du père géniteur qui a toujours existé et du père social mis en place par la loi de l'interdit de l'inceste.

A chercher ce qui fait la spécificité de ce père fonctionnel et à tenter de lui trouver une définition universelle et transculturelle, j'ai été conduit à en examiner le rôle à partir du pôle enfant. Pour ce faire, j'ai pris appui sur les apports de la foetologie et de la psychophysiologie néonatale, qui nous apprennent pourquoi la communication qui s'établit entre l'enfant et sa mère est si fiable. Lui vient en effet au monde avec un appareil sensoriel entièrement étalonné sur elle. Elle, obéissant à une logique comportementale que j'ai nommée logique de la grossesse, a le bonheur de satisfaire sur-le-champ ses besoins et de tirer de cette satisfaction plaisir et énergie. Lui va, du coup, la vivre comme toute-puissante - je n'ai jamais dit, comme on a cru devoir me le faire dire, que les mères étaient toutes-puissantes - et elle risque de céder à l'envie de tisser autour de lui ce fameux «utérus virtuel extensible à l'infini». Le père, obéissant quant à lui à sa propre logique comportementale que j'ai nommée «logique du coït», interrompt ce tête-à-tête pour satisfaire ses besoins sexuels, confisquant ainsi à l'enfant sa mère et distrayant cette dernière de sa propension à être toute disponible à son enfant. Ce faisant, il fait vivre à l'enfant l'expérience d'un temps qui s'écoule vide de plaisir : le manque que ce dernier en perçoit constituera le socle de son désir et de son sentiment d'être vivant. Pour que cela puisse se produire, il faut, bien entendu, que la mère de l'enfant soit non seulement consentante, mais partie prenante de l'invite qui lui est faite. L'histoire nous enseigne que cette condition ne peut être satisfaite sans un consensus sociétal qui n'existe plus dans nos sociétés occidentales. Nos enfants d'aujourd'hui, gâtés et comblés depuis leur naissance et faisant de plus en plus rarement l'expérience de ce manque, en viennent donc à manquer de manque. Le manque du manque, comme le montre Lacan, génère justement l'angoisse qui envahit ces enfants - ce qui, un cran au-dessus, a donné lieu aux Etats-Unis à l'épidémie d'enfants hyperactifs mis sous Ritaline. Cette exploration a conduit le médecin que je suis, non pas à exiger le retour du père traditionnel, mais à tenter d'apporter artificiellement à l'enfant ce que ce dernier lui a toujours apporté. Une simple modification du nourrissage des bébés pourrait à elle seule accoutumer les mères à frustrer - sans danger ni gravité - leur enfant et à lui conférer cette conscience du temps et du manque dont il a un besoin vital. Voilà qui m'a valu des foudres et fait traiter de «réac» ! Etrange, non ?

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